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vendredi, 12 août 2011

Marcher à Venise vers 1540

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Chopines, Venise, 1600

Calcagnetti, Sopei ou Zoppieggi, désignent en vénitien un type de chaussures à semelles compensées, originellement utilisées en tant que sabot dans le but de protéger les chaussures et habits de la boue et des débris.

Devenues populaires aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, les chopines (non je ne parle pas de verre à bière!) devinrent les chaussures préférées des courtisanes de la Sérénissime, rapidement suivies par les dames nobles et les demoiselles, qui engagèrent une sorte de compétition à qui aurait les semelles les plus hautes. Les chopines étaient souvent fabriquées à base de bois ou d'épais patins de liège, recouvertes de cuir ou de velours, cousues de pierres précieuses, ornées de ruban et de dentelle assortis à la chaussure.

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Chopine, Venise, vers 1740

De l’origine de la chopine, j’ai trouvé dans les livres et sur internet un peu tout et n’importe quoi. Une seule chose est sûre : c’est une chaussure originaire de Venise… mais dérivée d'un style de chaussures très répandu dans l'Espagne du XVe siècle (si répandu que les ressources de liège du pays furent presque épuisées!). 

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Chopines espagnoles, avant 1540

On peut penser que la chopine trouve son origine de l'autre côté de la Méditerranée : les belles turques, dans leur harem, portaient pour aller au bain des kabkabs, espèces de sabots sur une très haute semelle permettant de marcher sur le sol glissant et humide : les chopines s'en seraient directement inspirées.

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Kabkabs, Syrie ou turquie, 18e siècle

Les chopines présentant également une ressemblance troublante avec une chaussure chinoise traditionnelle (lire la légende ici), on peut aussi imaginer l’influence du voyage en Chine de Marco Polo quelques siècles auparavant, ou plus simplement se rappeler que Venise était la porte de tout commerce avec l’Orient et que la suggestion d’une semelle compensée a pu être ramenée par n’importe quel riche marchand dans une ville où la noblesse était friande de nouveauté.

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Qixie, chaussure mandchoue, 19e

Bref : la chopine est une chaussure typiquement vénitienne.

A Venise, la chopine devient le symbole même de la richesse et de l'aristocratie. La taille des chopines indiquait le statut social de celle qui les portait et pouvait varier entre 17, 20 et 70 centimètres. Aussi, les dames ne pouvaient se déplacer avec ces "échasses" sans l'aide d’une canne ou de domestiques sur lesquels s’appuyer –ou encore de quelque galant homme.

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Chopines, 16e siècle?

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Chopine, Venise, vers 1590-1600

Marcher avec des chopines était si peu élégant, si ridicule et si instable que des voyageurs de tous les pays se rendaient à Venise afin de voir de leurs propres yeux ce phénomène improbable. Pourtant, dans son manuel de danse intitulé Nobilità di dame (1600), le danseur italien Fabritio Caroso écrit qu'avec de l'entraînement, une femme portant des chopines pouvait se déplacer “avec grâce, sensualité, et beauté”. (source)

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Venetian Courtesan, Pietro Bertelli 1589 (cliquer pour agrandir)

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Lady and Escort Walking (à Barcelone?), Weiditz Christopher, 1529

Je disais au début de cet article que ces chaussures étaient utilisées en tant que sabot dans le but de protéger les chaussures et habits de la boue et des débris. Effectivement, ces chopines permettaient de circuler dans Venise lorsque l’acqua alta envahissait la ville. Même si je m’imagine mal marcher dans l’eau perchée sur de tels engins, je dois avouer que c’est une raison plausible. Elles étaient aussi sensées permettre de marcher  dans les ruelles et les dans cours qui alors n'étaient pas toutes pavées. Mmmm… je ne vois pas trop en quoi se percher sur 70cm -ou moins- de semelle permettrait de mieux marcher dans des rues non pavées, mais bon, admettons (en fait, c'est surtout utiliser des "sabots" cousus de dentelle et de pierres précieuses pour marcher dans l'eau ou dans la boue qui m'interpelle!!!).

En fait, de leur initial rôle de sabot elles se sont petit à petit affranchies, et la vraie raison de cette mode était son utilité sociale : comme toutes les modes de ces anciens temps, celle des chopines est devenue ce qu’elle était « grâce » aux avantages que certains y trouvaient… Les maris vénitiens auraient imposé les chopines à leurs épouses pour les empêcher de « s'égarer » : sortir accompagnées par deux domestiques ne permettait pas aux femmes d’être volages. L'église également voyait d'un bon œil le port de la chopine qui, en gênant le mouvement, décourageait certaines activités condamnables comme la danse. (source)

Mais ce que je trouve le plus intéressant concernant les chopines, bien que ne trouvant nulle part plus de renseignements sur la question, c’est la conséquence de cette mode discutable :

Par deux fois, en 1430 et en 1512, le Maggior Consiglio interdit d’utiliser « les infâmes chaussures » d'une hauteur supérieure à 20 cm. En effet, les fausses couches provoquées par les chutes vertigineuses dont étaient régulièrement victimes les femmes marchant à l’aide de chopines étaient nombreuses. Une autre raison était aussi de mettre un frein à la compétition entre les femmes et aux excès de luxe.

Ces interdictions restèrent sans effet. La mode a ses raisons que la raison ignore.

*****

Des explications et des illustrations, si vous lisez l'anglais, ici.

Commentaires

Peut-être des chopines sont-elles portées aujourd'hui au carnaval ?

Écrit par : Cristophe | vendredi, 12 août 2011

Merci!
Je m'étais tjs posé bcp de questions sur cette mode...

Écrit par : elisel | vendredi, 26 août 2011

Suite à la lecture du magnifique livre d'Amable de Fournoux "La Venise des Doges "- mille ans d'Histoire j'ai été amenée à me questionner sur ses chaussures. Je trouve cet article excellent en termes d'explications et d'illustrations. Un grand merci !

Écrit par : valérie | samedi, 01 juin 2013

J'ai mis un lien vers votre article ici : http://www.lamesure.org/article-attana-125034848.html

Écrit par : La Mesure | samedi, 29 novembre 2014

La notification par courriel de la publication du commentaire précédent m'a rappelé que ce blog a vécu... Et j'espère que la taulière vit bien, très bien même.

Écrit par : Cristophe | samedi, 29 novembre 2014

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