dimanche, 29 mai 2011

Chemises talismaniques

Au palais de Topkapi, Istanbul.

A la mort de chaque membre de la famille ottomane, ses vêtements et effets personnels étaient aussitôt rangés dans un linge, étiquetés de la date et du nom du défunt et conservés dans de grands coffres dans le Trésor Royal du palais de Topkapi.  Une fois par an, tout était sorti des coffres pour être aéré et nettoyé si besoin. Quand on sait la longévité de la dynastie ottomane - de 1299 à 1922 - il est difficile d’imaginer ces grands ménages : plus de 3000 pièces étaient entreposées au Trésor Royal!

Actuellement le Trésor Royal est sous vitrine et ça ressemble fort à un trésor de pirates comme on en voit dans les films : trônes en or, cassettes remplies de diamants, poignard en émeraudes, bijoux de princesses, etc., je ne vous fait pas de dessin. Quelques vêtements seulement sont visibles, si beaux qu’on peine à croire qu’ils aient été portés :

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Caftan à manches longues à motifs de feuilles et fleurs de saz ; milieu du XVème siècle.

Bref. Au détour d’une vitrine je suis tombée sur la chemise talismanique du prince Djem, dit Zizim : une chemise toute pleine d’écritures et de figures géométriques qu’on dirait des grilles de sudoku.

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En fait, les chemises talismaniques ou chemises protectrices, tılsımlı gömlek ou şıfalı gömlek en Turc, étaient censées avoir des vertus thérapeutiques et protectrices contre –retenez votre souffle-  les mauvais esprits, les dangers de la guerre ou du sérail, la jalousie, les envoûtements, les maladies ou les blessures ; mais aussi des vertus bénéfiques pour les faveurs amoureuses, la puissance sexuelle, et l'accomplissement de certains voeux comme avoir des fils pour garantir la succession.

Mazette! Vu la liste, j’appellerai carrément ça une armure moi! D’ailleurs je m’en ferais bien une, histoire de n’avoir plus rien à craindre! Pas vous? Si?

Et bien bon courage : « La confection de ces Tuniques talismaniques obéissait à des règles très contraignantes : il faut s'imaginer les astrologues du palais, réunis sur ordre du médecin chef, occupés à scruter les étoiles pour déterminer l'heure favorable ; calligraphes et maîtres doreurs, se mettre à l'œuvre devant des pièces de coton spécialement traité afin d'avoir la finesse et la  régularité du papier ; les mêmes, penchés depuis des heures sur leur ouvrage pour tracer des versets du Coran, formules religieuses et carrés magiques, selon des agencements savants dictés par la numérologie ; et plus tard, des doigts experts assemblant les différentes parties du vêtement afin d'assurer, au plus intime des épaisseurs de vêtements, toute l'efficacité du  talisman ».

Efficacité toute relative soit dit en passant, car ledit prince Zizim n’est jamais devenu sultan et est mort vraisemblablement empoisonné, loin de chez lui.

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Ces chemises étaient brodées durant l’enfance ou l’adolescence de la personne à laquelle elles étaient destinées, et lui étaient remises lorsqu'il devenait Sultan. On y brodait des versets du coran, des prières, différents motifs, formules magiques protectrices et porte-bonheur numérologiques composés de lettres et de nombres censés posséder des pouvoirs et des significations magiques, à l'or ou à l'argent  la plupart du temps. La coupe elle-même, le nombre de pièces de tissus assemblées notamment étaient importants.

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Une légende dit que ces chemises étaient faites à Bagdad : il n’y avait qu’une seule nuit dans l’année favorable à la confection de ces chemises. C’était durant cette unique nuit que le coton dont on se servait pour les faire devait être filé, tissé et cousu avant le lever du soleil par quarante filles vierges.

Si l’homme qui portait une telle chemise était touché par une balle par exemple, il était évident que :

-Ou le temps prescrit n’avait pas été observé

-Ou les quarante vierges n’étaient pas tout à fait intactes (ben tiens ça m’aurait étonnée!)

***********

Voilà.

J’étais prête à investir dans le bouquin magnifique sur le sujet vendu à la boutique du musée, mais il n’existe… qu’en turc! J’attendrais la version anglaise. Du coup je n’en sais pas beaucoup plus sur la question. Il semblerait que toutes les couches de la population avaient recours aux vêtements talismaniques, j’imagine alors que les gens moins aisés étaient moins pointilleux sur certains détails? De belles pièces ont apparemment été exposées au musée du Louvre fin 2009, si vous avez vu l’expo n’hésitez pas à me faire part de vos souvenirs et impressions –et de ce qu’en dit le catalogue de l’exposition ! Sinon, de beaux détails d'une chemise ici.

Commentaires

Quelle histoire!! Passionnant, merci!

Écrit par : weriem | dimanche, 29 mai 2011

Tu m'instruis. J'aime !

Écrit par : Cristophe | dimanche, 29 mai 2011

Epatants ces Turcs...merci !

Écrit par : céline | mardi, 31 mai 2011

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